Lucy's Dream

Laurent Fiévet

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Les Larmes de Lora qui rend hommage à l’actrice Gene Tierney et à l’artiste Dora Maar, Lucy’s dream combine et met en évidence les similarités que développent entre elles deux séquences apparentées de The Ghost and Mrs Muir (L’Aventure de Mme Muir) de Joseph L. Mankiewicz. Déployant des situations et des motifs communs, elles ont la particularité de se faire écho dans la structure du film pour marquer une rupture importante dans la progression du récit.

Les jeux de surimpression qui superposent les séquences l’une à l’autre mettent clairement en échec le dispositif narratif imaginé par le réalisateur américain et son scénariste. Alors que l’effet de répétition permet de signifier dans le récit la disparition du Fantôme du Capitaine interprété par Rex Harrison ou, plus exactement, son retrait de l’existence de Lucy Muir (qu’incarne dans le film Gene Tierney), ils contribuent au contraire à pointer dans le montage la permanence de ses interventions et leur propension à investir et redéfinir la substance du récit.

La superposition des séquences, que le montage fait succéder, comme sa résultante, à un jeu d’alternance quasi-stroboscopique, travaille d’ailleurs à l’émergence de nombreuses apparitions fantomatiques. Après les avoir invité à se réponde, elle met rapidement en place un principe troublant de dédoublement et d’enchevêtrement des figures qui affecte, en les rendant indissociables, la perception de l’ensemble des données de l’espace-temps.

Dans cet univers trouble sujet à différentes mutations, le mouvement initié au sein des plans rassemblés engage des effets prononcés d’étirement. En redéployant dans l’espace l’ensemble de ses éléments figuratifs, ceux-ci contribuent à fragiliser la texture de l’image et y ouvrir une brèche qui libère aussitôt un flot menaçant. Dans une logique d’infiltration comparable à celle qui gouverne Little Foxes, autre montage de la série, l’eau se déverse généreusement dans le cadre. Elle s’immisce vague après vague pour tout envahir.

En référence à la grille de lecture que propose le titre de la série, on pourra envisager cet élément liquide comme la matérialisation des émotions de Lucy Muir, représentée au même moment dans le montage endormie. Après avoir été affectée à son contact et été littéralement submergée, la jeune femme parvient toutefois à en contrôler le flux en se levant de son fauteuil et en refermant derrière elle la béance ouverte (en repoussant les deux battants d’une porte-fenêtre d’où il semblait s’échapper) – confirmant par là même le contrôle qu’elle est susceptible d’exercer sur ce déferlement dans la propension qui est la sienne à se ressaisir. Dès son intervention, le calme revient à nouveau au sein de la chambre où elle s’était assoupie et l’horizon se dégage dans un effet qui entraîne un décloisonnement de l’espace.

Les composantes biographiques qui irriguent nombre des installations de la série invitent ici à prendre en compte le montage par le prisme que proposent les destins de Gene Tierney et de Dora Maar. Comment ne pas entrevoir en effet dans ce déchaînement liquide, cette occupation du champ par Les Larmes de Lora une allusion aux drames et aux revers subis par les deux femmes au milieu de leur existence respectives, entraînant chez elles les fragilités que l’on connaît, avant qu’elle ne parviennent toutes deux à reprendre en mains leur destin ? En les prenant à témoin, Lucy’s dream semble en effet inviter les spectateurs à partager la morsure dévorante de leurs tourments mais à éprouver aussi la force spirituelle qui les ramena vers la lumière.

Lors de sa première présentation en 2009 à Marseille, à , l’exposition de Lucy’s dream dans un espace ouvert sur deux portes-fenêtres (où les images projetées venaient la nuit tombée se refléter et répercuter en conséquence les flux rugissants), ainsi que la présence sur le sol de feuilles de papier blanc froissé susceptibles de rappeler dans le montage l’écume des vagues claquant contre les rochers avaient pour fonction d’engager, par capillarité, un processus de communication entre l’espace de la pièce où est représentée Lucy Muir et celle dans laquelle se tenaient les visiteurs ; et ce dans le but de favoriser des unes aux autres la transmission des émotions.



Laurent Fiévet, Lucy's Dream, 2009, montage vidéo, 6'42'' © Laurent Fiévet 2009

Site Internet de l'artiste : http://www.laurentfievet.com

Lucy's Dream

Laurent Fiévet

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Les Larmes de Lora qui rend hommage à l’actrice Gene Tierney et à l’artiste Dora Maar, Lucy’s dream combine et met en évidence les similarités que développent entre elles deux séquences apparentées de The Ghost and Mrs Muir (L’Aventure de Mme Muir) de Joseph L. Mankiewicz. Déployant des situations et des motifs communs, elles ont la particularité de se faire écho dans la structure du film pour marquer une rupture importante dans la progression du récit.

Les jeux de surimpression qui superposent les séquences l’une à l’autre mettent clairement en échec le dispositif narratif imaginé par le réalisateur américain et son scénariste. Alors que l’effet de répétition permet de signifier dans le récit la disparition du Fantôme du Capitaine interprété par Rex Harrison ou, plus exactement, son retrait de l’existence de Lucy Muir (qu’incarne dans le film Gene Tierney), ils contribuent au contraire à pointer dans le montage la permanence de ses interventions et leur propension à investir et redéfinir la substance du récit.

La superposition des séquences, que le montage fait succéder, comme sa résultante, à un jeu d’alternance quasi-stroboscopique, travaille d’ailleurs à l’émergence de nombreuses apparitions fantomatiques. Après les avoir invité à se réponde, elle met rapidement en place un principe troublant de dédoublement et d’enchevêtrement des figures qui affecte, en les rendant indissociables, la perception de l’ensemble des données de l’espace-temps.

Dans cet univers trouble sujet à différentes mutations, le mouvement initié au sein des plans rassemblés engage des effets prononcés d’étirement. En redéployant dans l’espace l’ensemble de ses éléments figuratifs, ceux-ci contribuent à fragiliser la texture de l’image et y ouvrir une brèche qui libère aussitôt un flot menaçant. Dans une logique d’infiltration comparable à celle qui gouverne Little Foxes, autre montage de la série, l’eau se déverse généreusement dans le cadre. Elle s’immisce vague après vague pour tout envahir.

En référence à la grille de lecture que propose le titre de la série, on pourra envisager cet élément liquide comme la matérialisation des émotions de Lucy Muir, représentée au même moment dans le montage endormie. Après avoir été affectée à son contact et été littéralement submergée, la jeune femme parvient toutefois à en contrôler le flux en se levant de son fauteuil et en refermant derrière elle la béance ouverte (en repoussant les deux battants d’une porte-fenêtre d’où il semblait s’échapper) – confirmant par là même le contrôle qu’elle est susceptible d’exercer sur ce déferlement dans la propension qui est la sienne à se ressaisir. Dès son intervention, le calme revient à nouveau au sein de la chambre où elle s’était assoupie et l’horizon se dégage dans un effet qui entraîne un décloisonnement de l’espace.

Les composantes biographiques qui irriguent nombre des installations de la série invitent ici à prendre en compte le montage par le prisme que proposent les destins de Gene Tierney et de Dora Maar. Comment ne pas entrevoir en effet dans ce déchaînement liquide, cette occupation du champ par Les Larmes de Lora une allusion aux drames et aux revers subis par les deux femmes au milieu de leur existence respectives, entraînant chez elles les fragilités que l’on connaît, avant qu’elle ne parviennent toutes deux à reprendre en mains leur destin ? En les prenant à témoin, Lucy’s dream semble en effet inviter les spectateurs à partager la morsure dévorante de leurs tourments mais à éprouver aussi la force spirituelle qui les ramena vers la lumière.

Lors de sa première présentation en 2009 à Marseille, à , l’exposition de Lucy’s dream dans un espace ouvert sur deux portes-fenêtres (où les images projetées venaient la nuit tombée se refléter et répercuter en conséquence les flux rugissants), ainsi que la présence sur le sol de feuilles de papier blanc froissé susceptibles de rappeler dans le montage l’écume des vagues claquant contre les rochers avaient pour fonction d’engager, par capillarité, un processus de communication entre l’espace de la pièce où est représentée Lucy Muir et celle dans laquelle se tenaient les visiteurs ; et ce dans le but de favoriser des unes aux autres la transmission des émotions.



Laurent Fiévet, Lucy's Dream, 2009, montage vidéo, 6'42'' © Laurent Fiévet 2009

Site Internet de l'artiste : http://www.laurentfievet.com